"Blues wi' a kilt oan"

Je vous connaissais en tant que musicien de jazz et producteur de chill-out, -c’est quoi ce truc avec le blues ?

Mmm… Je pense avoir une bonne histoire pour expliquer cela. Vous vous souvenez de l’histoire au sein de l histoire dans « Rencontres du troisième type» - celle ou le mec commence à avoir des visions du sommet de la montagne sur laquelle le vaisseau spatial va atterrir, et qui continue, semaine après semaine, à le peindre, à le dessiner partout sans savoir ce que c’est ? Vous vous souvenez de la manière dont il s’enfonce progressivement dans une obsession inexplicable jusqu’à ce qu’il reconnaisse cette forme dans une image du journal télévisé et comment il est existentiellement sauvé? Et bien ca dans un certain sens, c’est moi: le blues a été ma vision, ma montagne à escalader, …peut-être mon salut.

Expliquez-nous s’il vous plaît.

Oui. Comme vous le voyez, je ne suis pas noir. Ni le travail dans les champs de coton, ni l’exclusion sociale n’ont de signification pour moi. Je suis privilégié parmi les privilégiés, entouré d’amour, d’affection, et des petits succès et des choses matérielles qui rendent la vie quasiment parfaite, comme me l’a rappelé dernièrement une personne proche de moi.


Mais « les mauvaises pensées de bonnes personnes » (une définition excellente du blues et - tres interessant - le modèle à travers lequel la thérapie cognitive explique et soigne la dépression) ont pris le soin d’égaliser les choses, car la vie, il semblerait, doit être au moins un peu difficile pour tout le monde. Donc, après avoir passé quelques années au fond du gouffre, je me suis remis il y a une dizaine d’années d’une dépression clinique sévère, sans jamais m’en remettre complètement. C'est-à-dire, la vie est belle, sauf quand elle est moche.

Donc, après une vie passée à essayer d’être « bon » musicalement parlant, pris au piège dans cette compétition qui vous fait douter de vous-même bien que vous vendez des disques, il est arrivé un moment où j’ai commencé à avoir mes visions soniques: des visions d’une montagne énorme et obscure, imperméable aux grimpeurs, et certainement imperméable à moi. Une montagne qui avait toujours été là sans que je ne l’aie jamais vraiment vue (ou plutôt entendue…). J’ai ressenti une attirance mystérieuse envers un langage musical amère et essentiel, produite par une culture qui n’est pas la mienne, doté d’un pouvoir de communication terrifiant. C’est ainsi, sans savoir vraiment comment ni pourquoi, j’ai commencé à grimper.

Vous voulez dire que vous avez « appris » le blues 25 ans après que vous ayez commencé à jouer ?

Oh, oui ! Et c’était assez difficile. Tout le monde sait que le jazz est un dérivé du blues, mais le jazz que je joue s’est tellement écarté de sa langue originale magique que j’ai pratiquement dû recommencer à zéro. Juste un exemple: pour quelqu’un qui a toujours joué des notes de jazz propres et simples, les bends sont un enfer. Votre main gauche saisi et se courbe autour du manche, et vous perdez toute coordination, rapidité… Vous vous sentez perdu en milieu de phrase. En plus, les bends du blues doivent parler. Il ne s’agit pas d’un truc technique, mais plutôt d’une ligne téléphonique directe vers l’âme. De faire cette connexion m’a pris ENORMEMENT de temps!

Apprendre à chanter était encore plus difficile. J’avais déjà essayé à de nombreuses reprises, mais j’avais toujours trouvé un manque total de coordination entre oreille et cordes vocales: un véritable parcours d’obstacles pour un musicien, compositeur, arrangeur et producteur! Mais je sentais que j’avais des choses à dire - mes choses à moi, et je voulais les extérioriser avec ma propre voix.

Mais la chose la plus difficile a été de me débarrasser de la quête de la perfection. Accepter que je ne suis pas un musicien de talent d’exception, que je ne l’ai jamais été, et accepter que ça n’est pas grave. Se focaliser sur les émotions, utiliser tout moyen technique que je maîtrise, petit ou grand, pour donner une voix à mes démons. Pour moi c’est ça jouer du blues.

Le blues est un type de psychothérapie alors ?

Et bien ça c’est peut-être aller chercher un peu loin. Ce qui est sûr c’est qu’aujourd’hui je chante avec une voix rauque qui est bien éloignée de ma voix normale, et qui provient de parties de moi qui n’avaient jamais été entendues auparavant. Parfois je suis presque bloqué pendant les solos parce que les émotions remontent à la surface et j’ai envie de pleurer. Mais ensuite, les gens dans le club abandonné et enfumé commencent à t’acclamer et t’applaudir, et finalement, tout prend un sens.

Votre album est à tout les niveaux un produit professionnel - pourquoi le distribuer gratuitement ?

Parce que j’ai abandonné l’idée de devenir un musicien professionnel. Je vais essayé de m’expliquer sans devenir trop amère, et de me concentrer sur les aspects positifs. Quand on me demande de ma femme Angela et de moi-même comment ca se passe notre musique (nous gérons une boîte de production de musique à Genève, en Suisse), je réponds toujours: « nous avons à ce jour un peu plus de 125,000 CD dans le monde qui portent nos noms, c’est génial non? Dommage que parallèlement à notre succès, l’industrie du disque soit morte… » Oui, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, l’industrie du disque n’est plus de ce monde.

Non, ne vous fatiguez pas à m’énumérer la poignée de stars planétaires qui semblent encore générer des grosses ventes de disques. Du point de vue du musicien ou producteur professionnel moyen, elles sont tout simplement inexistantes. Ce qui existe pour nous ce sont des labels (je parle des grands labels indépendants) qui font faillite et qui doivent fermer, ou qui doivent réduire leurs activités à un minimum. En réalité, dans l’espace de juste quelques années, la simple idée de payer pour de la musique est devenue obsolète, et des milliers de gens comme nous sont en train d’y perdre leur travail.

Alors quoi? Abandonné complètement la musique? Ca n’est pas vraiment une option, spécialement vu le degré d’implication personnel et la signification qu’a pour moi mon projet de blues. Produire un CD, le passer en revue, pousser, pousser, pousser, essayer de le faire distribuer ou essayer de le vendre moi-même? Ha-ha. Ventes des artistes MTV: en chute. Ventes d’artistes de blues établis: pratiquement non-existants et en chute. Ventes d’artistes de blues émergents: ne me faites pas rire! Vendre des CD pendant les concerts? Ouais, avec un peu de chance on aura un ou deux concerts par mois…

Désolé, mais je ne vois pas les aspects « positifs » sur lesquels vous vouliez vous concentrer…

J’y viens justement. L’aspect positif de tout cela, c’est que toutes ces difficultés m’ont permises de me concentrer sur le côté artistique de la musique - je veux dire l’art dans le sens d’expression, de communication. Je ne peux pas être un musicien de profession? Alors je tenterai d’être un artiste à la place. J’essaierai de toucher les gens, j’essaierai de partager des émotions. Je peux certainement essayer de faire ça, même si je retourne à un job à temps plein qui n’a rien à voir avec la musique.

Et étant donné que jouer en live est si difficile, quelle meilleure option que d’ouvrir ma musique à une tonne de gens à travers l’internet? Je suis très content de pouvoir échanger une ou deux ventes en ligne par mois (ce sont des vrais chiffres, d’artistes exceptionnellement doués!) contre quelques douzaines de téléchargements par des personnes qui aiment ce que je fais. En outre, mes compositions pourraient même signifier quelque chose pour quelqu’un, et ça c’est la seul et unique raison de faire de l’art. L’industrie du disque a beau être morte, mais la musique continue de vivre!